Les expériences solidaires que nous concevons promettent des rencontres… Souvent improbables, entre un cadre d’une entreprise et un jeune en insertion, entre une personne réfugiée et un collaborateur motivé à venir aider dans le cadre d’un séminaire, ces rencontres souvent magiques sont inévitablement source d’inspirations et d’apprentissages. La récente lecture d’un article de Madame Figaro – Janvier 2020 – nous propose de creuser la notion de rencontre, en ces temps d’hyperindividualisme, à travers la vision de Charles Pépin, philosophe et écrivain.

 

Madame Figaro. – Dans la langue française, la rencontre commence son histoire au genre masculin : jusqu’au XVIIe siècle, l’encontre, c’est aller contre, combattre. Comment vous saisissez-vous aujourd’hui de ce thème ?
Charles Pépin. – L’encontre, c’est effectivement rencontrer ce qui est contre soi. Et éventuellement tout contre. Il y a rencontre quand il y a confrontation avec une altérité qui me perturbe tant qu’elle m’oblige à changer. Dans la dialectique hégélienne, il y a cette idée que je rencontre quelque chose qui n’est pas moi, mais dont je vais faire mon miel dans l’aventure de mon propre devenir. Ce choc avec l’altérité est tel que je ne peux pas ne pas changer. La rencontre produit en moi une modification existentielle. D’après Aristote, chaque individu est un champ de possibles, de facultés, de talents, mais ils ne sont qu’«en puissance», et c’est précisément la rencontre qui va permettre d’actualiser cette puissance. Donc, chez Aristote comme chez Hegel, on pense la beauté de la rencontre dans l’aventure d’un retour à soi.

 

Mais cela ne vous satisfait pas… Non, pas tout à fait ! En suivant la piste Aristote/Hegel, je ne rencontre pas vraiment l’autre, mais plutôt une occasion de changer. Et dans le cas opposé, défendu par le philosophe François Jullien, si j’essaie d’approcher vraiment la différence de l’autre sans l’instrumentaliser, je suis alors en arrêt devant son mystère, dans une sorte de désemparement qui rend finalement la rencontre impossible. La vraie rencontre n’aurait alors jamais lieu… Comment s’en sortir ? Peut-être en posant l’hypothèse que la beauté de la rencontre se produit quand elle vient briser le leurre de mon identité. La vraie rencontre avec l’autre fissure ma carapace identitaire, je mesure combien je suis complexe, multiple – elle est ce trouble, cette surprise.

 

Le mot est passé au féminin, l’idée du choc est restée. Un film l’illustre bien : 1492, de Ridley Scott, avec cette scène où Christophe Colomb découvre la terre qu’il espérait. La caméra traque ses pieds sur le rivage, ses mains qui saisissent le sable… C’est très physique. Car ce choc est celui de la rencontre du réel. Pas de ce qu’on projetait sur lui. Voilà pourquoi les vraies rencontres peuvent mettre en joie, car la joie vient toujours de ce contact avec le réel. Le contraire d’une fuite dans l’idéalisation… La vraie rencontre, c’est peut-être ce moment où l’on comprend que le réel est plus aimable que l’idéal.

 

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